C’est au cours de la remise en place du cadran solaire de l’église de Neuvy-en-Champagne que mon attention fut attirée par une dame participant à une conversation informelle sur l’histoire du Temps. Lors des visites organisées à l’occasion des journées du Patrimoine, disait-elle,  « on faisait  voir une ligne tracée sur un parquet, et celle-ci était la trace du méridien de Greenwich ». J’étais assez perplexe sur cette définition et il  me fallait voir rapidement le dit ‘objet’ in situ, pensant tout de suite aux méridiennes du XVIIIe.
Mais les grandes heures du château de Sourches sont bien révolues et pour pouvoir seulement s’en approcher il faut maintenant passer par l’autorité judiciaire (1). Reprenant les études publiées dans différents ouvrages (2), il apparait que je ne peux faire preuve de la moindre érudition,  puisque la pièce principale du puzzle manque : le chartrier du château.

De cette compilation, et pour ce qui m’intéresse, par qui et à qu’elle date a été réalisée cette méridienne ? Aucune réponse.
En 1761, Louis II du Bouchet, marquis de Sourches, grand prévôt de France, passe un marché avec un architecte du Mans, François Pradel : « Moi François Pradel,  architecte des religieux de la Couture au Mans …reconnais m’être chargé de la conduite des bâtiments à faire à Sourches, d’après les plans qui m’en sont fournis ». Qui fournira les plans ?
Dans ce bel édifice du XVIIIe, nous nous trouvons en présence d’une méridienne de temps vrai, tracée à l’aide de petits clous de cuivre,  sur le parquet d’une pièce du château.
Cette ligne marque (quand le soleil brille) sur un plan horizontal, la trace du passage du soleil au méridien du lieu, durant toute l’année. Il ne peut s’agir comme il l’a été dit, du méridien de Greenwich ; à cette époque le méridien origine, après l’Ile de fer, était  celui de l’Observatoire de  Paris, et ce n’est qu’après 1911 que Greenwich fut pris comme référence. Il est vrai que ce dernier passe tout près de Saint Symphorien (0.05).
Aux XVIIe et XVIIIe, les méridiennes étaient le plus souvent établies dans des églises, ou dans une pièce intérieure d’un hôtel particulier. Il est intéressant d’ailleurs, en fonction des dates de construction  du château de Sourches (1761, 1780) de constater encore la réalisation d’une méridienne de temps vrai, alors que des méridiennes de temps moyen en forme de 8 allongé, sont déjà connues. Mais il est vrai que Deparcieux, dans son traité de Gnomonique de 1741, signale au sujet des méridiennes de temps moyen :  « Je n’en connais encore que trois, la première est celle que de Monsieur de Fouchy traça chez Monseigneur le comte de Clermont et deux que j’ai tracé l’année dernière ; l’une chez le Marquis de Bonnelle, et l’autre chez le Marquis d’Houël (3)»

   Le XVIIIe siècle est la plus belle période dans la réalisation des cadrans solaires. Il est le garant de l’heure vraie de midi, il accompagne la mise au point de l’horloge mécanique ; mais restera pour beaucoup le symbole de l’heure du soleil qui devait régir la vie quotidienne depuis le temps de Louis XIV. Louis du Bouchet Grand Prévôt de France réglait la vie de son château de Sourches comme l’avait demandé ce roi, « selon la marche du soleil ». Ce qui ne veut pas dire que les pendules de cette époque, qui ont des cadrans avec les secondes, soient toujours fausses, mais elles ne sont pas toujours en phase  avec le soleil. Dans nos campagnes, seule prime l’heure solaire, par habitude et facilité, mais aussi officiellement.

1 Remerciements à M. Chauffert-Yvart et à Maître Jeannot (Administrateur de Châteaux Holdings)

2 Château de Sourches au Maine et ses Seigneurs, duc des Cars, Chanoine Ledru, visites de la SHAM

3 A. Gotteland dans Horlogerie ancienne, N° 27

4 Relevés effectués avec l’aide de M. Guilleux.

 

Situation de la Méridienne :
 

Etablie sur le parquet d’une chambre du rez-de-chaussée  de l’aile sud du château, chambre dite de l’Evêque. Le plan qui suit en précise la position

plan sourches

J’ai effectué des relevés à deux jours différents pour m’approcher le plus près possible de la réalité, Monsieur Latron, architecte des Bâtiments de France, m’ayant fourni les plans du château de Sourches, j’ai pu à loisir situer et coter la méridienne.

(Les moments autorisés de ma présence dans les lieux étant limités)

sol du château
sol du château

Sa longueur est de 6 625mm ; elle est composée de 599 clous en cuivre, de 3,8mm de diamètre (4).

Un certain nombre de ces derniers ont disparu, particulièrement entre 400 et 540 mm, une lame de parquet ayant été changée près de la fenêtre.

(Photo 2)

Photo 2
Photo 3

L’alignement de ces ‘points- repères’ sur l’ensemble de la méridienne est assez moyenne.

Des variations de 3 à 4 mm par rapport à la ligne théorique étant assez fréquentes, cette dernière est tracée sur « un parquet Versailles » dont les côtés sont de 1020x1020mm.

(Photo 3)

Recherches des coordonnées particulières :
Il faut d’abord souligner que gnomon n’existe plus ! On pourra essayer quand-même d’en déterminer un emplacement théorique. Par contre sont connues avec précision les positions des deux points extrêmes. L’un près de la fenêtre correspondant au solstice d’été, déclinaison du soleil de + 23°26, l’autre, dans le fond de la pièce au solstice d’hiver  – 23°26. La distance entre ces deux points étant la longueur de la méridienne soit 6 625mm. Il faut dire tout de suite, que pour m’éviter de longs et fastidieux calculs, j’ai employé le programme informatique de M. P. Dallet (basé sur la méthode Bedos).

Elle m’a permis de trouver rapidement les positions des deux solstices, par rapport au ‘pied du style’, donc de la position du gnomon. Pourquoi ne pas continuer cette recherche théorique ?...au solstice d’été le point lumineux projeté par le gnomon se situerait à 1 199mm du pied du style, et pour le solstice d’hiver à 7 825mm. Tous ces calculs conduisent à des positions pour l’œilleton à l’extérieur de la pièce bien entendu !

Ce genre de réalisation accompagnait bien l’engouement pour la science de ce Siècle des Lumières dans l’ambiance des « salons ». Mais elle permettait surtout de ‘mettre les pendules à l’heure’ et le seigneur du lieu était bien le maître du temps local.

 

LA MERIDIENNE DU CHÂTEAU DE SOURCHES
-Extrait de la revue Société d’Agriculture Sciences et Arts de la Sarthe année 1998-